Le plateau de Caussols n’est pas un espace vide devenu naturel par abandon.
C’est un territoire habité, parcouru, utilisé et transformé par l’homme depuis des millénaires, sans jamais avoir été totalement domestiqué. Son patrimoine ne se résume pas à quelques vestiges isolés : il est diffus, inscrit dans le paysage lui-même, dans la pierre, les chemins, les usages et les formes du relief.
Comprendre le patrimoine de Caussols, c’est comprendre cette cohabitation ancienne entre l’homme et un milieu contraignant, où l’adaptation a toujours primé sur la conquête.
Des occupations humaines très anciennes
Les abords du plateau de Caussols témoignent d’une présence humaine dès la Préhistoire. Les dolines, replats et passages naturels ont constitué des points d’intérêt précoces, offrant à la fois des ressources, des abris et des axes de circulation entre les vallées.
Plusieurs dolmens néolithiques sont recensés dans le secteur élargi, notamment vers Saint-Vallier-de-Thiey, Saint-Cézaire ou le col de Vence. Même lorsque ces monuments sont aujourd’hui ruinés ou partiellement effacés, ils rappellent que le plateau s’inscrit dans un territoire occupé et structuré très tôt.
Ces premières implantations posent les bases d’un rapport au lieu qui restera constant : tirer parti du relief sans chercher à le transformer profondément.
Les oppida celto-ligures : habiter les hauteurs
À l’Âge du Bronze puis à l’Âge du Fer, le plateau et ses marges sont occupés par des populations ligures. Leur présence est attestée par un ensemble remarquable d’oppida, dont une quinzaine ont été identifiés sur le territoire de Caussols et dans son environnement immédiat.
Ces oppida — Rocca Dura, la Gardette, la Malle, Barlet (nord et sud), Troubade, Haut-Montet, entre autres — occupent des positions stratégiques : sommets, rebords de plateau, crêtes dominant les vallées. Ils ne sont pas seulement des sites défensifs. Certains semblent avoir eu une fonction symbolique ou religieuse, liée à la visibilité du paysage et à la maîtrise des axes naturels.
Aujourd’hui, ces sites se signalent par des murs cyclopéens, des alignements de pierres, parfois à peine lisibles. Leur discrétion même témoigne de l’ancienneté de ces installations et de leur intégration progressive au milieu naturel.
Une toponymie héritée de la pierre et du temps
Le patrimoine de Caussols se lit aussi dans les noms de lieux.
Le nom même de Caussols dérive du provençal caussó, issu du latin cautes, qui désigne un plateau rocheux, un causse. Il décrit le paysage avant de désigner un village.
De nombreux lieux-dits conservent cette mémoire linguistique : Les Claps pour les amas de pierres, Troubade dont le nom évoque la trouvaille ou la légende, ou encore des appellations liées aux usages pastoraux, aux reliefs et aux ressources locales.
La langue, ici, est un élément du patrimoine aussi important que la pierre.
Traces romaines et continuité des circulations
L’époque romaine n’a pas bouleversé le plateau, mais elle l’a intégré à un réseau plus vaste. Caussols est traversé par une ancienne voie romaine, parfois appelée Chemin de la Vieille, dont certains tronçons pavés restent visibles.
Cette voie atteste d’une continuité des circulations entre l’arrière-pays et le littoral, sans pour autant transformer profondément le paysage. Le plateau reste un espace de passage et de ressources, plus qu’un centre urbain.
Le patrimoine agropastoral : façonner sans dénaturer
C’est surtout à partir du Moyen Âge et jusqu’au XXᵉ siècle que le plateau est structuré par des pratiques agropastorales durables. L’élevage ovin, en particulier, marque profondément le paysage.
Partout sur le plateau subsistent des constructions en pierre sèche : jas ou bories servant d’abris temporaires, enclos pastoraux, bergeries, abreuvoirs, citernes, puits et murets délimitant les pâtures. Ces ouvrages sont construits sans mortier, uniquement par empilement de pierres extraites sur place.
Les versants ont été aménagés en restanques afin de retenir la terre, limiter l’érosion et exploiter les rares sols cultivables. Les pierres retirées des champs ont été regroupées en clapiers ou réutilisées pour bâtir murs et clôtures.
L’eau, rare sur le plateau, a donné lieu à des aménagements ingénieux : citernes creusées dans la roche, galeries drainantes, systèmes de collecte des eaux de pluie. Chaque élément répond à une contrainte précise du milieu.
Ce patrimoine n’a jamais cherché la monumentalité. Il est fonctionnel, sobre, parfaitement adapté.
Un savoir-faire reconnu
Le travail de la pierre sèche, omniprésent à Caussols, est aujourd’hui reconnu comme un patrimoine culturel immatériel de l’humanité par l’UNESCO. Cette reconnaissance souligne ce que le plateau montre depuis longtemps : une intelligence collective du territoire, fondée sur l’économie de moyens et la connaissance fine du milieu.
Même abandonnées ou partiellement effondrées, ces structures continuent de structurer le paysage et d’abriter une biodiversité spécifique.
Un patrimoine toujours lisible
À Caussols, le patrimoine ne se visite pas comme un musée.
Il se lit en marchant, dans les alignements de pierres, les chemins anciens, les ruines discrètes, les passages empruntés depuis des générations.
Il rappelle que le plateau n’a jamais été un espace vide, mais un territoire exigeant, habité avec mesure, où chaque intervention humaine devait composer avec la pierre, le climat et la rareté des ressources.
Préserver le patrimoine de Caussols, ce n’est pas figer le paysage.
C’est maintenir cette relation équilibrée entre usage, mémoire et milieu — celle-là même qui a permis au plateau de traverser les siècles sans perdre son identité.